Critique de « Taxi Téhéran » de Jafar Panahi ! Par Isabelle Dormion

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Critique de « Taxi Téhéran » de Jafar Panahi !
Par Isabelle Dormion

« Cinoche et taxidermie »

S’il faut voir un film, c’est celui-ci : « Baby boy Franckie », s’il faut en revoir un c’est celui-ci (le 21 avril à 1h du matin) et resté éveillé, l’excellence jugulera la somnolence, nul besoin de recourir aux subterfuges du café serré. Cette merveille sortie indemne des tiroirs tiendra lieu toute la semaine et celles qui suivront de direction, puis de cheminement et du viatique pour la route.
S’il fallait épargner un temps devenu précieux, il serait indispensable d’ignorer la critique unanime quand elle applaudit dans ce vacarme flagorneur des festivals les frasques à casquette d’un simili ahuri du volant réchappé des ayatollahs. Que voit-on dans Taxi Téhéran sans aucun trait d’union qui ne puisse prêter à l’équivoque ? Rien ! L’un des attraits manifestes de Téhéran, s’il en reste dans cette ville des mille et une fictions, c’est son invraisemblance, c’ est l’intensité de la circulation, puis vient l’unanimité des klaxons aux ronds-points, la richesse architecturale, la bonne humeur qui se lit sur chaque visage entraperçu traversant la chaussée au péril de la vie, le vrai rouge du poisson rouge, l’authentique rouge pixellisé de la rose, le véridique rouge du pavot, le vénérable rouge de la colère rentrée, le rougesublime du sang chiite versé, puis, désormais, le rouge révolté de l’espérance invaincue. Dans ce film parvenu dans une clé USB (heureusement cachée dans un dodu gâteau safrané), la bande son aurait mérité un léger remixage avant de pouvoir sortir des frontières. C’est inaudible. On entend une petite fille déjà vidéaste du réel glapir à nos oreilles sentencieuses en réalisant une vraie vidéo diffusable-clandestine d’un jeune voleur qui n’en est pas un. On pend pour moins que ça. On voit aussi deux jeunes poissons rouges qui ne savent pas bien leur texte. Ils sont vraisemblables. Ils sont donc remis à l’eau à la fin du film, innocents, quand le spectateur, lui, va pouvoir ressortir du quiproquo où il s’est fourvoyé. Mais qui donc est ce type à casquette, cet anonyme, qui décline son identité toutes des deux secondes, au cas où on l’aurait oublié.* Il ne refile pas de copies de CD à trois tomans sous le manteau, il n’est pas associé à ce négoce de bas étage, il est cinéaste, qu’on se le dise. Quant au film lui-même, il se rappelle à ma mémoire : où avais-je déjà vu une si belle histoire de taxis dans une ville mythique où « on peut tout faire dans un taxi » si par hasard ou par nécessité, le miracle** se produit :
De Niro, l’œil dans le rétroviseur. Jodie Foster. Allen Baron la main sur le silencieux. Lequel porte casquette ? Qui est qui ? Qui est l’artiste ? Où est l’image ? Ou est la réalité ? Nulle part ! Reste la ville où l’on retourne en trébuchant, traquer une fois encore les ombres la nuit.
Au cinéma, il n’y a pas de réalité qui tienne la route. Celle de Jafar Panahi semble cousue de fils blancs, un écheveau qui laisse apparaître d’autres vérités dont une, insistante : la totale invraisemblance d’une telle conduite intérieure, avec une telle casquette et une telle visière en extérieur.
Reste donc, samedi, à la fin de la semaine, la fin de la la bande son de Blast Silence, la voix off, les arrangements sonores sophistiqués, et l’hallucination auditive où je crois avoir entendu, ou avoir imaginé un fragment du Modern Jazz Quartet. Vient l’envie d’en découdre avec ce suaire funèbre de la réalité bidouillée, comme empaillée par le sous-entendu politique. A Téhéran ? Comme si vous y étiez ? Allons donc !
Isabelle Dormion, le 18 avril
* ?
**Baby Boy Frankie
Taxi Driver

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