Lettre ouverte à Madame Juliette Binoche

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Cette lettre a été publiée en 2010, elle est ci-dessous mise à jour

Madame,

Nous, les artistes iraniens en exil, sommes extrêmement étonnés de votre collaboration et de votre amitié étroite avec Monsieur Abass Kiarostami qui est sans conteste un cinéaste pro régime des ayatollahs.

Savez-vous que lorsque vous soutenez des réalisateurs comme Monsieur Kiarostami, pour ne citer que le plus connu des cinéastes iraniens actuels, c’est au régime criminel des Mollahs que vous tendez la main.

Sous prétexte d’esthétisme, c’est l’éthique des valeurs de la République Française qui est bafouée.

Découvrez la lettre « d’amour » qu’il a publiée à l’adresse de Monsieur AHMADINEJAD, alors président et le plus détestable et tyrannique des hommes, sur notre site: www.artenexil.net

Nous ne pouvons pas imaginer qu’une artiste comme vous, sensible aux malheurs des autres (ce que nous avons pu constater à travers vos propos lors de vos interviews dans la presse), cautionne les travaux d’un cinéaste qui n’a aucune compassion à l’égard de la misère de son peuple et qui ne réagit pas aux crimes commis par ses amis. Il serait né en Norvège, par exemple, qu’il ne serait pas plus indifférent ???

Pourquoi ne pas proposer à Mr Gilles Jacob d’organiser, en marge du festival de Cannes une exposition des tableaux d’Hitler ou inviter Mr Khamenei à une conférence sur la musique iranienne ? Quelle que soit la valeur de leurs œuvres (détestable pour les tableaux d’Hitler, d’excellent niveau pour Khamenei, fin connaisseur de la musique iranienne et bon musicien), ce sont tous deux des criminels.

Votre dernier film avec Mr Abass Kiarostami, qui a toujours « la chance » d’être présent dans les festivals, d’être produit par des sociétés de production soi-disant italiennes, françaises et belges, reste aussi nauséabond que la République islamique.

Vous pensez peut-être que les artistes et cinéastes iraniens parviennent juste à être assez rusés pour passer au travers de la censure. C’est vrai qu’ils sont très rusés mais ils trompent les intellectuels d’Occident à l’âme « naïve et innocente », qui sont très mal informés. Ces intellectuels ont des amis et des conseillers iraniens qui collaborent avec le régime criminel.

C’est pourquoi nous attendons impatiemment qu’à l’avenir et grâce à vous, nous puissions être les témoins de la présence de films qui seront réalisés par d’autres que par les membres du régime de la République Islamique d’Iran, non seulement dans les festivals français mais aussi dans ceux du monde entier.

Vous avez parlé dans une interview de la manière de conduire des iraniens à Téhéran et vous avez échappé à un accident. Mais est-ce que Mr Kiarostami vous a jamais parlé des tristes records des accidents de la route ? (Plus de 32.000 iraniens accidentés, ce qui, multiplié par 37 années d’existence de ce régime = représente 1.184.000 vies !). Mr Kiarostami ne vous a-t-il jamais parlé de cette réalité de l’Iran qui a un taux record de suicides chez les adolescents – Cela fait plus de 37 ans que ce régime est en guerre contre son propre peuple. Voudriez- vous l’être aussi ?

Prenez le temps de lire cette lettre à vos amis intellectuels iraniens et à tous ceux qui soutiennent directement ou indirectement le régime criminel et corrompu des ayatollahs ! Parlez-en autour de vous…

Savez-vous que votre ami réalisateur, Kiarostami, est d’accord avec la pratique de la « realpolitik » (hypocrisie !) et n’hésite pas à dire que le peuple est toujours fautif, et jamais le régime ? Afin de poursuivre une misérable vie ? De devenir aveugle, sourd et muet devant les crimes et les discriminations de toutes sortes de ce régime ? De dire du bien du régime à l’intérieur du pays et faire de gentilles critiques (murmurées à l’oreille mais jamais proclamées devant les médias !) à l’extérieur ?

– Que pense t-il d’un pays très riche en gaz et en pétrole, et qui n’est pas capable de retenir ses jeunes adultes, ses universitaires et ses diplômés ? D’après les chiffres de l’ONU et du régime, 180.000 personnes qualifiées émigrent chaque année, plaçant l’Iran au 1er rang mondial de la fuite de ses « cerveaux », sans compter les exilés.
– Grâce à lui, savez-vous que le chiffre officiel des lycéennes qui se prostituent est en augmentation de 600 % à Téhéran ? Que plus de 4000 filles dorment dans la rue et que 300.000 enfants sont sans abri et travaillent dans la rue (comment pourraient-ils donc profiter de l’alphabétisation?). Ne dites pas qu’ils sont afghans (dans les reportages réalisés par les journalistes fort heureusement conscients, on voit bien que ces enfants qui travaillent sont iraniens) ! Que plus de 80% des gens vivent sous le seuil de pauvreté !
Pourquoi ne voit-on que trop rarement des articles écrits par des intellectuels dénonçant les conditions inhumaines dans lesquelles vivent les Iraniens ? Ne comparez pas l’Iran à l’Arabie Saoudite, le Pakistan ou le Bangladesh, mais comparez l’Iran avec, par exemple, la Norvège, un pays riche également en pétrole ! À son avis, pourquoi des centaines de cinéastes iraniens ont-ils quitté le pays et des milliers d’autres en Iran, sont-ils privés des facilités à lui réservées ainsi qu’à quelques cinéastes officiels ? Pouvez-vous demander lors d’une conférence de presse à Monsieur Kiarostami  s’il est au courant de ce qui se passe dans son pays, l’Iran ?

– Savez-vous que, d’après les chiffres de l’ONU, l’Iran se place au premier rang des pays consommateurs de drogues dures ? Plus de 40 % des jeunes se droguent !

– Savez-vous que, d’après les chiffres de l’ONU, l’Iran se place au premier rang du nombre de morts causées par la pollution (plus de 28.000 iraniens, chiffre multiplié par 37 années d’existence de ce régime = 1.360.000 vies) ? Ajoutez ces chiffres aux centaines de milliers de braves gens qui ont été massacrés au début de la révolution dans les prisons du régime et pendant la guerre avec l’Irak…
– Savez-vous que le sort de la femme reste encore très précaire et dépend du bon vouloir du père, du frère ou du mari ? Surtout ne dites pas que les femmes iraniennes sont majoritaires (en nombre) dans les universités, dites plutôt qu’elles n’ont rien d’autre à faire qu’aller à l’école en attendant de se marier (quand elles ne sont pas obligées de travailler ou de vendre leurs reins, ou encore de se prostituer pour pouvoir soutenir leur famille). Ne dites pas non plus que les femmes iraniennes sont libres, parlez plutôt de la répression qu’elles subissent chaque fois que c’est nécessaire, de leur semi-liberté occasionnelle considérée comme une soupape de sécurité !
– Approuvez-vous les lapidations, les condamnations à mort, les exécutions d’enfants et les pendaisons publiques pour des délits de droits communs (l’Iran se place en 3e place après la Chine et les États-Unis), sans oublier la lapidation réservée aux femmes et les exécutions d’homosexuels ? En fait, le régime a annoncé qu’il cesserait d’appliquer la peine de mort aux mineurs uniquement dans les affaires de drogue, et non pour les meurtres. Or, la totalité des mineurs condamnés à mort ont été inculpés pour meurtre. De plus, depuis 1980, la majorité en Iran est de 15 ans pour les garçons et de 9 ans pour les filles, et il y a rarement des trafiquants de drogue à ces âges-là.

– Cela vous évoque-t-il quelque chose, le nom de Zahra (Ziba) Kazemi (journaliste / cinéaste irano-canadienne violée, torturée et assassinée) ? Et ceux de Mohammad Mokhtari et Mohammad Djafar Pooyandeh (écrivains) et de beaucoup d’autres journalistes à l’époque de Khatami ? Le 22 mars 2009, Omidreza Mirsayafi décédait dans la sinistre prison d’Evin à Téhéran. Omidreza Mirsayafi n’était pas le cyber dissident le plus connu ou le plus actif. Son blog traitait de sujets musicaux et artistiques. En avril 2009, la journaliste irano-américaine Roxana Saberi a été emprisonnée pour espionnage, alors qu’elle avait reçu l’autorisation d’entrer en Iran pour tourner un documentaire. Plus récemment, en octobre 2009, Fariba Pajooh, jeune journaliste qui tenait un blog pour dénoncer les exactions commises à l’encontre des manifestants, a été jetée en prison. Elle risque la peine de mort.
Chère Madame, continuez donc de garder un silence respectueux et un sommeil historique face à la lourde censure, aux lapidations, aux énucléations, aux exécutions et … à bien d’autres crimes journaliers commis par le régime des Ayatollahs en Iran, car nous sommes conscients que vous n’avez ni le temps, ni la patience d’entendre ou de parler de sujets banals et sans importance comme ceux que nous venons de citer dans cette lettre.

Madame, si nous revivions la seconde guerre mondiale, soutiendriez-vous Bertolt BRECHT, Marlène DIETRICH, Fritz LANG ou… HITLER parce que ce dernier était un artiste peintre (si l’on parle uniquement de son travail « artistique »?) Si nous revivions le Coup d’État des Colonels, soutiendriez-vous Mélina Mercouri ou les Colonels ?
Hannah Arendt, intellectuelle allemande anti-nazie qui est partie en exil, a résumé l’influence du comportement des intellectuels dans la stabilité des régimes dictatoriaux. Ne peut-on pas généraliser ses propos à notre société intellectuelle, à l’intérieur et à l’extérieur du pays ? « La formation des États dictatoriaux, sans la présence d’intellectuels étroits et minables, n’est pas possible. Ce genre d’intellectuels, dans les faits, est au service d’un régime qu’il prétend combattre ». Si aujourd’hui on en est là, c’est en grande partie en raison des lourds silences, de l’encouragement à lui prodigué, de la collaboration de longue date de la part de l’Occident (de ses responsables politiques et/ou culturels) avec le régime des Mollahs.

La situation actuelle est due aussi en grande partie à la collaboration, avec les Mollahs, des intellectuels iraniens vivant en Iran ou dans d’autres pays.
La liberté n’a pas de prix mais elle a un coût ; je pense que c’est à nous tous, défenseurs de la liberté, de nous investir dans ce combat.
Monsieur Kiarostami et ses amis, soi-disant artistes, omettent de prendre comme modèles des cinéastes comme Stanley Kubrick, Youssef Chahine, Fritz Lang ou des artistes comme Mélina Mercouri. Par contre, Kiarostami et compagnie encouragent et défendent depuis les premiers jours de la révolution, le régime islamique et son idéologie. Leur rôle est de maquiller ce régime, (je vous invite à lire les articles écrits par les cinéastes discriminés à l’intérieur et exilés à l’extérieur de l’Iran, sur notre site et je vous rappelle qu’aucun film ou produit culturel ne sort d’Iran sans contrôle de fidélité de l’auteur envers les Mollahs et sans autorisation préalable du régime !

Notre demande, en tant qu’artistes iraniens en exil, est que vous questionniez votre conscience : à votre avis, votre silence, trop lourd à l’égard des actes de ce régime, qui est l’un des plus criminels au monde, ne serait-il pas une sorte d’approbation ?

Pour conclure : Malheureusement, les faits, les chiffres cités sont vrais. Ils peuvent être vérifiés sur les sites des Nations Unies, des Droits de l’Homme, d’Amnesty International et de Reporters sans frontières.

Un certain nombre de journalistes, heureusement, est conscient de la situation en Iran.
NB : Nous souhaiterions que, lors de vos prochains voyages en Iran, vous demandiez à Monsieur Kiarostami d’organiser des spectacles comme des lapidations, des tortures innombrables, des exécutions de jeunes (on vient d’exécuter cinq jeunes manifestants) et finalement une visite touristique et culturelle aux journalistes emprisonnés par ce régime. Cela s’impose, car cela va lui plaire ! Nous en sommes certains.
Nous envisageons de porter plainte devant la Cour pénale internationale pour « complicité dans les crimes commis par le régime criminel et corrompu des ayatollahs », contre tous ceux qui soutiennent directement ou indirectement ce régime.
Je me tiens à votre entière disposition pour vous fournir plus de renseignements si vous le souhaitez.

Je vous prie de croire, Madame, en l’expression de ma profonde considération.

Djavad DADSETAN
Directeur Artistique
Association Art en Exil

Paris le 08/ 05 /10

Association Art En Exil est la voix d’une culture humaniste, pluraliste et citoyenne, détachée de toute appartenance politique.

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