Le cinéma et la torture dans les prisons de l’état islamique d’Iran!

Le cinéma et la torture dans les prisons de l’état islamique d’Iran!

Par Minoo Homaili
Ex prisonnière politique

Un jour, en 1981, Djannessari, responsable de la prison des femmes d’Ispahan, qui était un pasdar lumpen (un voyou illettré), frappa à la porte et dit : « Préparez-vous, on va au cinéma » ?!

On va au cinéma ? Vous ne trouvez pas cela drôle ? Le prisonnier et le cinéma ?
Jusque–là, on nous avait accueillies avec des câbles, des fouets, etc. …, mais là, ils étaient devenus gentils et voulaient nous emmener au cinéma !

Je me suis dit peut-être veulent-ils répéter l’incendie du cinéma Rex d’Abadan où périrent brûlés vifs plus de 400 spectateurs innocents. Cet incendie fut mis par les mollahs pour précipiter la chute du Chah et répandre la terreur.
Ou peut–être veulent-ils, comme les nazis, jeter les prisonniers dans les camps d’extermination et les brûler ?
Depuis qu’ils m’avaient transférée de la prison de Sanandadj (ville du Kurdistan iranien) à celle de Qom (petite ville près de Téhéran) puis à celle d’Ispahan pour me mettre sur le droit chemin, comme ils disaient, grâce aux possibilités culturelles de cette prison, je voyais qu’ils emmenaient les prisonniers aux cérémonies religieuses, à la prière du vendredi, à la cérémonie des martyrs, mais qu’ils s’inquiètent de notre divertissement et de notre plaisir, nous a surprises et nous étions curieuses de savoir ce qu’il allait se passer.

Quelques–unes, pour fuir l’ennui de la prison et voir les rues, ont accepté d’y aller. Mais ce n’était pas pour un film banal dans une des salles de cinéma de la ville. Quand elles sont arrivées, elles ont compris qu’elles s’étaient fait des illusions en pensant qu’ils s’inquiétaient de leur délassement. Les agents les avaient emmenées voir des films de Mohsen Makhmalbaf, alors hezbollahi (membre du parti d’Allah), et cinéaste moderne d’aujourd’hui. Quand elles sont revenues après avoir vu le film « Repentir » (1981), elles ont affublé de tous les noms le centre de propagande islamique et son réalisateur, et ont murmuré en répétant cette phrase : « Le con, son film n’avait ni queue ni tête».

Plus tard, la télévision de la prison, pendant que le régime massacrait et terrorisait, nous montrait Boycott, un film contre la gauche et qui avait été commandé par le régime pour l’écraser. Les détenus politiques de la prison d’Adelabad de Chiraz, étaient obligés de jouer comme acteurs dans ce film sous la menace d’armes du gouvernement.

Mais à ce moment là, l’ordre était de nous obliger à voir les œuvres de leur artiste hezbollahi. Ils n’arrêtaient pas d’emmener les prisonnières pour voir « Repentir ». La troisième fois, voir le film était obligatoire pour toutes les prisonnières. Mais certaines ne voulaient pas y aller. Mon amie et moi, nous avons décidé de faire semblant d’êtres malades. Par hasard, le lendemain nous avons réellement eu une sorte de dysenterie.

Un autre jour, ils fouettaient trois de mes codétenues et les gardiennes regardaient. J’étais tellement en colère que j’ai crié : « Salauds, et vous dites que vous ne torturez pas, qu’est-ce que c’est que ça alors ? » Deux gardiennes m’ont emmenée au bureau de la prison. Djannessari, content de penser que je me sois dénoncée, a dit : « Tu as pris une position, c’est pour cela que tu n’es pas allée voir le film de Makhmalbaf. Tu penses que tu es dans un hôtel ? » Puis il a rajouté : jetez-la au cachot.
J’ai résisté, mais pendant le trajet, ils m’ont mise dans une couverture et m’ont tirée par terre ! La vitre du plafond du cachot était cassée et il pleuvait à l’intérieur. Ils me donnaient à manger et m’emmenaient aux toilettes deux fois par jour. J’ai passé deux mois dans ces conditions difficiles; puis ils m’ont emmenée voir le juge d’instruction qui était Komeyle responsable de la préparation des condamnations à mort des prisonniers d’Ispahan. Il était très en colère et m’a dit : je te fouetterai pour deux raisons. Premièrement, parce que tu as refusé d’aller voir le film de Makhmalbaf, ce qui veut dire désobéir aux lois de la prison, et deuxièmement, pour les insultes que tu as proférées à l’encontre des gardiennes pendant qu’elles punissaient les trois prisonnières. Puis, il a rajouté : « Tu resteras au cachot jusqu’à ce que tes cheveux deviennent aussi blancs que tes dents. » Les matons m’ont emmenée dans la cave, et là un poème sur une porte a attiré mon attention : Ne te sens pas étranger ici car cette cabane t’appartient.

Ils m’ont bandé les yeux et m’ont fait entrer dans une pièce. J’arrivais à voir sous le tissu qui me couvrait les yeux le sol couvert de sang, des vêtements et des sandales pleins de sang. Ils m’ont dit de m’allonger, et en disant Allah Akbar, ils ont commencé à me donner le premier coup de fouet qui m’a brûlé le dos. Une des gardiennes qui m’avaient emmenée dans la pièce a dit : « Quelle entêtée ! Je n’ai jamais vu quelqu’un qui accepte d’être fouettée pour ne pas voir un film. J’ai pensé que tu aimais les films. Tu regardes bien les films de partisans à la télévision. »

Je ne sais pas combien de coups de fouet j’ai reçus ce jour là, mais je sais que, pendant longtemps, je n’ai pas pu dormir sur le dos. Plus tard, j’ai dit à mes amies qu’il fallait écrire ce poème sur la porte de la pièce de torture : « Ne te sens pas étranger car cette cabane et ses coups de fouet t’appartiennent ! »

Je savais déjà que le cinéma, plus que d’autres moyens médiatiques, peut présenter les réalités sociales, et je savais aussi que ce média a la capacité de montrer des contre réalités. J’ai vu que plusieurs cinéastes en Iran ont habitué les gens à voir des films neutres, mais je n’avais jamais pensé que le cinéma pouvait être utilisé comme moyen de répression et de torture !

À ma libération de prison, j’ai compris, en voyant les deux films Le conducteur de bicyclette (1987) et le mariage des bons (1987) de Makhmalbaf, que cet individu est un opportuniste qui mange à tous les râteliers.

Dans le film Gabbeh (1994), je voyais, à la place des belles couleurs des gabbehs (tapis iraniens faits à la main) et de la nature, le sang dans la chambre de torture. Son film Nan et Goldouneh (1994) où Makhmalbaf essayait hypocritement de se montrer pacifiste et antiviolence, me rappelait les coups de fouet sur mon corps.

Ici, j’accuse l’ordre de l’état islamique d’Iran (tous ses courants), tous ses responsables, petits et grands, tous ceux qui se présentent sous le masque des réformes et qui étaient unis dans les tortures et les exécutions des partisans de la liberté. J’accuse aussi le soi–disant artiste qu’est Mohsen Makhmalbaf, dont mon refus de voir son film fut à l’origine des coups de fouet que j’ai reçus et qui m’ont blessée.

Même si Makhmalbaf était l’artiste le plus important du cinéma, il devrait être condamné à travers un procès pour avoir participé à la répression, pour avoir collaboré directement avec la prison, pour avoir organisé le groupe de chasseaux militants de l’opposition et pour avoir réalisé des films idéologiques. Comme la cinéaste allemande, Leni Riefenstahl aux don et capacité sanscommune mesure avec ceux de Makhmalbaf, qui a été appelée au tribunal de Nuremberg

Il suffit de raconter une scène de l’arrestation de Hechmat Raïssi, activiste politique qui habite aujourd’hui à Berlin, pour voir le visage réel de ce cinéaste du gouvernement.

Hechmat Raïssi qui était en prison avec Makhmalbaf pendant le règne du Chah, écrit dans un texte qui a comme titre : « Le conducteur de bicyclette, acteur du comité » :

Dans la chaleur très tôt arrivée de 1980, une des figures célèbres de l’art d’Iran met son Colt américain, calibre 45, sur la tempe d’un homme et lui ordonne de ne pas bouger et de mettre ses mains sur sa tête. La vieille mère de l’homme n’abandonne pas la main de son fils et la serre durement.

L’homme, dont les tempes transpirent, tourne la tête pour voir le visage du chasseur d’hommes. Il ne croyait pas que le crime et l’art pouvaient se donner la main et s’unir en un seul être.

Je terminerai par une autre partie du texte émouvant de Hechmat Raïssi :

« Peut-on chasser des êtres humains dans les rues, arrêter des opposants, les envoyer à l’abattoir et en même temps avoir des activités artistiques et de réalisation de films et de pièces de théâtre ? » Et moi, je rajoute : Peut–on accepter que les soi–disant êtres humains, comme Makhmalbaf, qui ont arrêté et conduit devant un peloton d’exécution on ne sait combien de personnes, se promènent librement ? Et encore plus douloureux, peut-on imaginer des iraniens à l’étranger l’accueillant lui et ses films, en criant : Mohsen, Mohsen ?

***

L’association Art en exil déclare avoir essayé de contacter M. Mohsen Makhmalbaf pour qu’il puisse répondre, mais elle n’a reçu aucune réponse de sa part

Traduit du persan par l’Association Art en Exil.

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