De Youssef Chahine aux réalisateurs du cinéma de la République islamique

Youssef Chahine, un des éminents réalisateurs du cinéma égyptien a fait ses adieux à la  caméra. On pourrait  identifier le cinéma égyptien à un cinéma  superficiel avec des histoires populaires, avec musique et chansons. C’est Youssef Chahine qui, avec son travail différent, a valorisé le cinéma égyptien. Bien sûr, différents festivals se sont intéressés à son travail. Ses films « Alexandrie » et « L’histoire égyptienne » ont  été remarqués au festival de Berlin, et le festival de Cannes l’a honoré, etc… mais est-ce seulement la valeur de son travail artistique qui compte ? Sa réussite a-t-elle eu un quelconque rapport avec un arrangement politique ? Non ; il critiquait le gouvernement égyptien ;  ses positions et la qualité de son  travail ont fait barrière toute possibilité d’abus de son art.

Je ne sais pas pourquoi, pendant que je visitais les  différents sites sur les informations concernant la mort de Youssef Chahine, la situation du cinéma de la République islamique m’est venue à l’esprit. Cette comparaison n’est pas vraiment sans rapport. Youssef Chahine était un égyptien, issu d’un pays musulman où la réaction islamique est une réalité. Youssef Chahine était un réalisateur qui avait comme moyen d’expression sa caméra. Il se battait, avec ce moyen, contre le régime réactionnaire et la religion.

Mais  son combat ne se limitait à des films : Tout au long des rencontres entre réalisateurs ou autres intellectuels internationaux, et au cours de ses interviews, sa voix se transformait en voix de protestation du peuple. Dans n’importe quelle situation, il critiquait clairement les politiques destructrices de son pays, la corruption administrative et les superstitions religieuses. Il ne s’accommodait pas avec le pouvoir – ni pendant le gouvernement de Nasser, ni celui d’Anouar el Sadate, ou de  Hosni Moubarak ; Il a toujours été  critique envers le  gouvernement et du côté du peuple.

Je ne connais pas précisément la manière de censure du cinéma égyptien et le poids de la religion dans l’Etat, mais je connais très bien la situation de la répression en Iran.

Je sais que chaque mouvement des réalisateurs en Iran est sous le contrôle de la sécurité.

Je sais que les mollahs ont censuré un film parce que la caméra avait un regard impudique sur une femme enceinte.

Je sais que dans la République islamique, si un réalisateur indépendant comme Youssef Chahine,  veut faire un film, il n’aura même pas l’autorisation de le faire, et que même si un film un peu politique/social se fait, c’est dans le cadre de ce que le régime autorise et c’est pour montrer une image différente de ce régime en dehors du pays.

Pensez-vous que c’est le gouvernement égyptien qui a créé les horreurs des années 80 et 87 et a exécuté des dizaines de milliers de personnes après des procès qui n’ont duré qu’une minute ?

Pensez-vous que c’est le gouvernement égyptien  qui a assassiné ses opposants en dehors de ses frontières, et a donné comme mission à ses réalisateurs internationaux de couvrir ses

crimes ? Est-ce qu’en Egypte les femmes et les filles sont tous les jours fouettées, humiliées, insultées parce qu’elles n’ont pas respecté le hidjeb ? Est-ce en Egypte que les réactionnaires musulmans, sous l’influence de gouvernement, donnent l’ordre de lapidation ? Et est-ce…

Même si le régime égyptien est précisément comme celui de la République islamique,  et je suis sûr que ce n’est pas le cas, alors pourquoi pendant toutes ces années, les réalisateurs qui sont restés en Iran, n’ont pas dit un mot sur les crimes de la République islamique dans les milieux du cinéma ? Au contraire, ils ont affirmé les comportements réactionnaires du gouvernement, ont accepté la censure et ont décrit que tout allait bien.

Pourquoi les reporters des radios Farda [radio d’informations en persan] et BBC [radio d’informations en persan] qui font aujourd’hui des discours sur l’attitude courageuse de Youssef Chahine et sa résistance, n’ont-ils pas critiqué la capitulation et l’opportunisme des réalisateurs de la République islamique ?

Youssef Chahine, en recevant son prix au festival de Cannes, a critiqué le gouvernement égyptien.  Kiarostami, quand à lui,  a remercié la République islamique pour lui avoir donné, à travers Dr. Ali Akbar Velayati (1), les moyens de montrer à Cannes son film « Le goût de cerise » ; ce qui a donné la possibilité de dissimuler les conséquences des crimes du régime à Mykonos (2). Vous connaissez les déclarations de Kiarostami sur l’éloge de la censure, lisez aussi  celles de Youssef Chahine.

Chaque jour, il y a ceux qui me disent tais-toi ! Tu n’as pas le droit de parler, tu n’as pas le droit de discuter, tu n’as pas le droit*… Les réalisateurs du peuple avancent dans les profondeurs de la société et montrent les douleurs et les souffrances du peuple. Leur nom restera à jamais dans l’histoire. Mais la date limite de consommation des réalisateurs gouvernementaux pourrait même se terminer avant la chute des Etats dictatoriaux. Youssef Chahine, réalisateur courageux, créateur et avant-garde égyptien, et parmi les meilleurs du monde arabe, restera toujours dans l’histoire du cinéma.

Pour finir cette courte note, je citerai un extrait de son interview avec le journal Herald Tribune : « Tous mes projets sont dangereux. Je me bats comme un fou. 80% de mon temps se passe dans la politique et 20% dans la réalisation de films. »

Un dernier mot : cette année, le festival de Venise va  rendre hommage à Youssef Chahine. Dans le même festival on montrera aussi Chirine le film deKiarostami qui avait été refusé à Cannes en 2008. Ils honoreront donc un réalisateur qui s’est battu contre le fanatisme et la réaction et un autre qui  est de tout cœur avec Ahmadinéjad (regardez sa lettre de déclaration d’amour à président iranien Mahmoud AHMADINEJAD sur : http://www.artenexil.net/A3.htm), symbole d’un régime obscurantiste, réactionnaire et fanatique. Ce festival devrait peut être  programmer le film Taazieh (3) de son excellence Kiarostami (4) pour mieux montrer l’attitude opportuniste des directeurs des festivals et ce de Kiarostami.

Extraits des déclarations de Youssef Chahine : Sites internet de la radio BBC et de la radio Farda (en persan)

Bassir Nassibi  05 08 2008 SaarbrückenAllemagne 

Traduit de persan par Association Art en exil 

(1)[ministre des Affaires étrangères de l’Iran de près de 16 ans (Décembre 15, 1981 – Août 20, 1997) ].

(2) Procès du Mykonos : En septembre 1992, quatre opposants au régime des Mullahs : Sadegh Sharaf-kandi, secrétaire général du Parti Démocratique du Kurdistan d’Iran, et trois de ses collaborateurs Fattah Abdoli, Homayoun Ardalan et Nouri Dehkordi. ont été assassinés sur ordre des services secrets iraniens dans un restaurant grec de Berlin, le Mykonos. La cour de Justice de Berlin a reconnu les responsabilités de régime de la république islamique et l’ambassadeur du régime des mollahs en Allemagne en tant que commanditaires de l’assassinat. Procès du Mykonos a durement touché le régime et entaché l’image de la république islamique.

 (3)Taazieh (le théâtre populaire traditionnel illustrant les chiites compte de l’assassinat des principaux Hossein, le petit fils de Mahomet, par Yazid, qui est réalisée chaque année à la date anniversaire de l’événement et présenté par le régime des mullahs comme le théâtre iranien !!)….

(4) Kiarostami comme tous les autres cinéastes et artistes iraniens du régime des Mullahs, tels Djafar PANAHI, Abolfazl DJALILI, MAKHMALBAF, NikiKARIMI, kambouzia PARTOVI, Bahman GHOBADI,Tahmineh MILANI, Rakhshan BANI ETEMAD, Marzieh MeshkiniManijeh Hekmat,  Madjid MADJIDI,Daryoush MEHRJUI, Rafi PITZ, Mohammad HAGHIGHAT… Et les chanteurs comme: Shahram Nazeri, Parissa, SHAJARIAN … appréciés par de nombreux responsables culturels de l’occident, avait connu la célébrité à l’étranger, grâce à de fortes sommes d’argent dépensé pour la propagande de la république islamique à l’extérieur.

N.B: Des milliers d’artistes, poètes, écrivains, dont des centaines de cinéastes, iraniens ont quitté le pays et des milliers d’autres restés en Iran sont privés des facilitées qui sont réservées, aux quelques artistes, poètes, écrivains et cinéastes officiels. Ce qui est vraiment étonnant et triste, c’est comment les intellectuels européens, les journalistes, les cinéastes, les femmes et hommes politiques, les responsables culturels qui continuent à soutenir les producteurs et les distributeurs de films des Mollahs, ne font aucune différence entre bien et mal, même si aujourd’hui la source du mal est parfaitement connue…

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